Le domaine des seigneurs d'Arcueil

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La majeure partie du Val-de-Marne est entre les mains des religieux jusqu'à la fin du Moyen âge : abbayes de Saint-Germain-de-Prés, de Saint-Denis, de Saint-Maur près de Créteil, Chapitre de Notre Dame de Paris, prieuré de la Saussaie à Villejuif... Les terres d’Arcueil et de Cachan n'échappent pas à cette règle : Saint-Germain-des-Prés règne sur Cachan, et le seigneur d'Arcueil est au 15ème siècle le prieuré de Saint-Denis-de-l’Estrée, c'est à dire indirectement la grande abbaye de Saint-Denis, qui détient les droits de haute et basse justice sur la ville. Son domaine propre se trouve alors principalement autour de la maison des Gardes actuelle, entre les rues de la Fontaine, Raspail et jusqu'à une ruelle située au 16 rue Raspail, conduisant au moulin de la Saussaie.

A partir des 15e et 16e siècles, des familles fortunées, surtout parisiennes, commencent à acheter aux ordres les terres de l'actuel département. Des seigneuries laïques se forment un peu partout. A Cachan, le domaine des Clunisiens de Saint-Germain prospère et il n'est pas question de le vendre. Mais celui de Saint-Denis à Arcueil n'est pas rentable. Son entretien coûte trop cher et il est vendu à la fin du 16e siècle ou au début du 17e à Huveau de Maisse, dans un certain délabrement.

Huveau de Maisse est riche : il possède 68 "maisons" à Paris ainsi qu'un jardin à Arcueil, proche du domaine seigneurial. La cession est progressive. Il acquiert tout d'abord le domaine et sa maison, qu'il restaure pour en faire le "château" mentionné en 1606, très probablement la maison des Gardes. Il achète ensuite l'ensemble de la seigneurie, des dépendances et des droits afférents.

Huveau de Maisse meurt le 11 juillet 1613. C'est sa veuve qui reçoit la même année le jeune Louis XIII, venu poser à Rungis la première pierre du carré collecteur des eaux du futur aqueduc Médicis (Le roi s'arrête en réalité à plusieurs endroits, sources d'ambiguïtés dans la narration de l'événement. Il semble qu'il déjeûne dans le domaine cachanais de Saint-Germain, proche de la rue Guichard, chasse puis dîne dans la maison des Gardes).

En 1650, la seigneurie est passé à la famille de Refuge (ou Reffuge) : Saule, puis son fils Pomponne, marquis de Refuge, seigneur de Précy et d’Arcueil, lieutenant général des armées du Roi, qui la détient au début du 18ème siècle. De cette seigneurie d’Arcueil dépendent des fiefs vassaux, dont celui « Danjou » (Est-ce l'ancien domaine royal de Cachan, que Bertrand Du Guesclin a cédé en 1377 au duc Louis d'Anjou ?), celui des « Arcs », également situé à Cachan près de l'aqueduc, ou celui de « Montmort », à Arcueil, entre la rue M. Sidobre et les Irlandais.


Plan de l'abbé de la Grive - vers 1740

De quand date le deuxième château, le plus grand, situé à mi-hauteur du versant Est, près de l'extrémité du pont-aqueduc Médicis ? Nous l'ignorons, mais il figure sur un plan dressé par les moines de Saint-Germain-des-Prés en 1688. Sur ce même plan, le domaine qui porte la mention "Clos à Monsieur Moran" a déjà l'étendue qu'on lui connaît au 18e siècle, et la maison des Gardes, peut-être déjà dévolue à l'intendant, n'est même pas indiquée.

Anne-Marie-Joseph de Lorraine, dit prince de Guise(1), qui s’est marié à Arcueil en 1705, achète le domaine à Pomponne de Refuge en 1710. Il le conserve durant trois décennies et acquiert en 1720 le moulin de la Saussaie qu'il intègre au domaine.

(1) Rappelons ici que la célèbre lignée des Guise, qui a joué un rôle important dans l'histoire de France au siècle précédent, par exemple durant les guerres de religion, est éteinte depuis plusieurs décennies. Profitant de cette disparition, le sieur de Lorraine use d'un artifice juridique : il achète dans l'Est de la France une modeste terre qui l'autorise à adjoindre à son nom celui de Guise. Mais il n'est pas prince de Guise pour autant. Il est "dit" prince de Guise.

Le château vit son âge d’or : les trois grands bâtiments de la « maison » proche de l'aqueduc sont entourés par un vaste jardin comportant parterres, surfaces boisées, galeries couvertes et escaliers. La Bièvre, canalisée, traverse le bas du domaine près du moulin, bordée des deux côtés par des parterres et des potagers. La ferme se trouve à proximité de l'actuelle rue de la Fontaine. Le parc dans son ensemble occupe une surface approximativement comprise entre la rue de la Citadelle, la rue Emile Raspail, la rue de la Fontaine et l’avenue du colonel Fabien.

C'est ce château que Voltaire, ami des Guise, fréquente dans les années 1730. Il y écrit même deux pièces : tout d'abord Eriphyle, dont il corrige les manuscrits en 1731, puis Zaïre l'année suivante, qui traite de la tolérance entre les religions et qu'il rédige en 22 jours devant les terrasses donnant sur la Bièvre (voir plus bas : Voltaire chez les Guise).

Après la mort du prince de Guise, le domaine change de propriétaire et se disperse : terres et droits seigneuriaux passent au gendre du prince, puis au gendre de celui-ci, le prince de Beauveau. Les créanciers des Guise font vendre le domaine et détruire le parc et le château en 1752, dans des circonstances qui demeurent obscures pour nous. On rase la maison principale et l'orangerie, on comble les bassins, on coupe des arbres. Le prince de Poix obtient le domaine par mariage vers 1772, puis le vend en 1775 à François Seiglini (ou Sigly, officier de chambre de la comtesse d'Artois), dernier seigneur d’Arcueil.


Plan Trudaine - 1750

La dispersion définitive se fait durant le 19e siècle et au début du 20e siècle, la cité jardin de l'Aqueduc sera construite à l'emplacement du domaine des Guise.


L'emplacement du château des Guise au début du 20e siècle, avant la construction de la cité jardin.

De ce grand ensemble souvent peint (voir en particulier les dessins de J.B. Ourdy), aux jardins somptueux et aux nombreuses dépendances, il ne reste aujourd’hui que des fragments : la maison dite « des Gardes » , la « Faisanderie » et une bâtisse située avenue de la Convention , près de l’aqueduc, que l'on appelle les "communs". Une quatrième dépendance connue comme la maison "des Pages", aujourd’hui détruite, se trouvait au 45, rue Emile Raspail. Elle a abrité le centre de sécurité sociale et la bourse du travail dans les années 60.

 

Voltaire chez les Guise

Depuis 1710, le château haut d’Arcueil est donc une résidence secondaire d’Anne-Marie Joseph de Lorraine, dit prince de Guise. Outre la grande bâtisse située en bordure de l’aqueduc à l’emplacement de la future cité jardin, il comprend un parc somptueux formé d’allées et de treillages, qui descend en terrasses jusqu’au fond de la vallée. Là, près de la rivière, se trouvent des dépendances, dont le moulin et le château primitif, aujourd’hui appelé maison des Gardes, alors dévolu à l’intendant. C’est ce grand domaine, souvent peint par Oudry, que Voltaire, ami de la famille, fréquente au début des années 1730.

Après son bref séjour à la Bastille, fin avril 1726, le philosophe a été banni du royaume. Il s’est exilé en Angleterre jusqu’en 1729 et à partir de 1730, il est revenu en France, où il a vécu dans une relative discrétion, hébergé ici et là par ses nombreux amis.

En 1731, il demande une première fois au prince de lui prêter la demeure « à lui tout seul », durant le mois de septembre. Il est juste, écrit-il alors à un ami, que les descendants du Balafré et du comte d’Aumale fassent quelque chose pour moi. Car en effet, dans son épopée en dix chants l’Henriade, écrite vers 1720 en l’honneur d’Henri IV, Voltaire a donné un rôle valorisant aux ancêtres du prince. Je passerais mon temps à corriger sérieusement Eriphyle, que les comédiens me demandent avec empressement, ajoute-t-il.

En réalité, ce premier séjour est écourté par la mort de son ami, M. de Maisons, le 13 du mois. Mais ayant apprécié la demeure, il sollicite une nouvelle invitation l’année suivante:

Mon petit voyage à Arcueil, écrit-il à madame de Guise en mars 1732, m’a tourné la tête. Je croyais n’aimer que la solitude, et je sens que je n’aime plus qu’à vous faire ma cour. Au moins, si je suis destiné à vivre en hibou, je ne veux me retirer que dans des lieux que vous aurez habités et embellis. Je supplie donc votre altesse et M. le prince de Guise de donner à votre concierge ordre de me recevoir à Arcueil. Il faudra que je sois bien malheureux si de là je ne vais pas vous faire ma cour à Monjeu (propriété bourguignonne des Guise).

Michelet confirme par ailleurs (Histoire de France au XVIIIe siècle, Louis XV, 1866) que Voltaire effectue bien un séjour à Arcueil en avril 1732 sur l’invitation de Mme de Guise. Et c’est là, devant les terrasses donnant sur la Bièvre, qu’il écrit en vingt-deux jours la pièce en cinq actes intitulée Zaïre. A travers l'histoire d'amour entre Orosmane, prince musulman de Jérusalem, et Zaïre, une esclave d'origine chrétienne élevée dans l'Islam, il y aborde les préjugés opposant chrétiens et musulmans. La pièce sera jouée à partir d’août.

Nous ne savons pas s’il fait d’autres séjours à Arcueil, mais il reste très proche des Guise dans les années suivantes. En 1734, par une sorte de pari malicieux, il provoque même le mariage de leur fille cadette, Elizabeth de Lorraine-Harcourt, avec le duc de Richelieu*, libertin notoire.

* il ne s’agit pas du célèbre cardinal, qui a vécu au 17e siècle, mais de l’héritier de son titre.

Les Guise lui en veulent-ils de ce mauvais tour ? Toujours est-il que leurs rapports se rafraîchissent nettement dans les années suivantes. Alors que madame de Guise est décédée en 1736, une querelle d’argent oppose Voltaire au prince autour de 1737. L’écrivain emploie divers moyens juridiques pour obtenir le versement d’une rente viagère, que le prince lui doit depuis plusieurs années. L’affaire de M. de Guise n’est pas si bagatelle, écrit-il alors à son juriste. Il m’écrit que les procédures qu’on a faites sont inutiles. C’est de quoi je ne conviens pas ; je les crois très nécessaires. […] Je souhaiterais que [l’intendant des Guise] eût quelques rentres viagères, il verrait ce que c’est que de n’avoir point à vivre de son vivant, et de laisser à ses hoirs trois ou quatre années à percevoir. Vous lui diriez que le sérénissime prince de Guise se moque de moi, chétif citoyen ; qu’il fait bombance à Arcueil, et qu’il laisse mourir de faim ses créanciers. Voltaire, déjà riche, exagère manifestement. Ce différent se poursuit et s’envenime pourtant jusqu’en 1739, année de la mort du prince.

Les Guise étaient connus pour leurs dettes, et nous savons par ailleurs que ce sont leurs créanciers qui sont à l’origine de la destruction du château d’Arcueil, autour de 1750. Est-il possible que Voltaire lui-même, qui vécut jusqu’en 1778, y ait contribué ?

Les vestiges

La Maison des Gardes ou « petit château »

Le grand bâtiment du 16ème siècle en pierre de taille situé place des Musiciens, près de l’ancienne mairie, est sans doute le château primitif des seigneurs d'Arcueil. Huveau de Maisse l'achète à la fin du 16e siècle ou au début du 17e siècle, très délabré, aux religieux de Saint-Denis-de-l'Estrée qui n'ont plus les moyens de l'entretenir.

La maison des Gardes est aussi le principal vestige du domaine des seigneurs d'Arcueil. Elle se trouvait à l’extrémité ouest de ses jardins, et servait peut-être à l’intendant du domaine, suite à la construction d'un second château plus haut sur le versant est, détruit depuis 1752.

Henri Rousseau, dit "Douanier Rousseau", y travaille à la fin du 19e siècle.

Entre 1912 et 1937, le directeur de la grande brasserie installée en bordure de Bièvre (qu'on appelle "de la Vallée", jusqu'en 1948, puis "de la Vanne") y vit. La maison est rachetée par la mairie en 1961, mais la brasserie "Valstar" reste dans l'ancien parc jusqu'en 1975. Classée aux Monuments Historiques, elle abrite aujourd’hui le Conservatoire municipal et une école de dessin.

La Faisanderie

Autrement appelée « Fauconnerie », « maison Sieulle » ou « maison Jean Coingt », du nom de l'entrepreneur qui a réalisé l'aqueduc Médicis, elle appartenait probablement au domaine des seigneurs d'Arcueil. Elle est située sous l’aqueduc, côté Cachan, à l’angle de la rue de la Citadelle et de l’avenue de la Convention.

Outre le bâtiment, elle comprend un jardin en longueur, auquel on accède par des marches, qui monte le long de l’aqueduc derrière les maisons de la rue de la Citadelle. On y trouve en particulier une fontaine, contre le regard 13 de l’aqueduc Médicis, et alimentée par ce dernier.



La Faisanderie n’est pas classée et appartient actuellement à un propriétaire privé.

Les « communs » de la rue de la Convention

Cette maison proche de la Faisanderie se trouve de l’autre côté de l’aqueduc. La partie la plus basse (la plus éloignée de l'avenue de la Convention) de la maison actuelle faisait elle aussi partie des bâtiments secondaires entourant le château des Guise, et apparaît sur plusieurs gravures et dessins d’époque. Elle n’est pas classée.
 
Les communs sur la droite, au pied de l'aqueduc Médicis. Seule la partie basse, dont on ne voit ici qu'un volet blanc au premier étage, est ancienne.

 

Commentaires

C'est dans cette maison que je suis né en 1943 Elle appartenait à ma Grand Mère maternelle, Germaine SIEULLE,née BARBÉS Mais parents habitaient dans Paris,mais c'était l'Occupation Je suis retourné y vivre de 1967 à 1972............... nostalgie Dr L.LAINÉ

je trouve cela trés émouvant .

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