Le domaine cachanais de Saint-Germain

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Mille ans. Par sa longévité, comme par son étendue, le domaine cachanais des moines de Saint-Germain dépasse la plupart des seigneuries bordant la Bièvre. Il occupe jusqu’à la Révolution le fond de la vallée, entre les rues Camille Desmoulins, du Moulin de Cachan, Etienne Dolet et Docteur Hénouille, dans cette vaste zone inondable que l’on appelle alors la Prairie. Son influence sur les deux villages de Cachan et d’Arcueil est considérable. Par les nombreuses terres qu’elle y possède, tel ce « Coteau » couvert de vignes qui s’élève jusqu’aux Hautes Bruyères et qui lui procure d’important revenus. Mais aussi par la puissance de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, traditionnellement dirigée par les plus hautes lignées princières.

On ignore la date précise de sa création, mais les premières mentions du domaine cachanais (villulam canticantum) de Saint-Germain, que l’on nomme encore Saint-Vincent durant les premières années, remontent au début du 9e siècle. Dans ces tout premiers titres de propriété et actes de cession, il est déjà fait mention des vignes, ainsi que de cette source, sur le Coteau, que Louis le Pieux donne aux moines en 839.

Le vin et l’eau de Cachan

Les moines de Saint-Germain-des-Prés deviennent bénédictins et adoptent la règle de Cluny en 1024. Ils administrent leur patrimoine cachanais avec rigueur, voire avec ambition. Il est vrai que le domaine doit fournir beaucoup de vin à l’abbaye parisienne. Les religieux de Cachan sont des entrepreneurs infatigables. « On leur donnait souvent, ils achetaient parfois et ne vendaient que très rarement », écrit Louis Veyssière. Détenteurs de la seigneurie temporelle sur Cachan, ils fixent le montant de l’impôt, ce qui leur permet parfois d’éliminer la concurrence de manière quelque peu déloyale. Il n’est pas rare que des vignerons écrasés par les taxes, comme ce Jehan de la Haye en 1356 cité par A. Desguine, soient contraints de leur céder leurs terres.

Le domaine viticole germanien s’étend jusque sur le terroir d’Arcueil. En 1384, il comprend 180 arpents, plus 20 arpents directement exploités par le monastère, soit une centaine d’hectares au total. Entre 1510 et 1512, on fait venir 165 000 plants de Volnay, Meursault, Pommard, Orléans, Lyon. Parvenus par voie fluviale à l’abbaye parisienne, ils atteignent Cachan en charrette et l’on imagine l’effet produit sur les villageois par ce transfert démesuré.

On conçoit volontiers une certaine rivalité entre les deux ordres religieux qui se partagent Arcueil-Cachan. Saint-Denis, dont le domaine arcueillais est légèrement plus petit, détient la paroisse et l’autorité spirituelle sur les deux villages. Mais alors que l’essor économique du vignoble cachanais de Saint-Germain est remarquable, le domaine de Saint-Denis est si peu rentable que ses bâtiments délabrés sont cédés à des laïcs au début du 17e siècle. Il deviendra le domaine des Guise.

Nous avons vu que la source du Coteau de Cachan, certainement celle que l’on appelle toujours la fontaine Couverte, à l’angle du sentier du même nom et du boulevard de la Vanne, est offerte à Saint-Germain en 839. Elle donne lieu à de fréquentes tractations, les moines optimisant leurs revenus en revendant l’eau qui ne leur sert pas. En 1301, par exemple, ils en cèdent un tiers à leur voisin Raoul Coquatrix pour alimenter sa maison. En 1671, le débit de l’aqueduc Médicis, victime de diverses ponctions illégales, est devenu très insuffisant au palais du Luxembourg. Casimir, roi déchu de Pologne devenu abbé de Saint-Germain, vend donc une partie de la production de la source à la ville de Paris.

L’eau du domaine, c’est aussi la Bièvre qui traverse le parc, irrigue les plantations et actionne le moulin de Cachan. Ce dernier est érigé au 11e ou au 12e siècle immédiatement en amont du parc, contre le mur d’enceinte, par un certain chevalier Gilbert, « meunier à l’Haÿ ». L’affaire se gère en famille, puisque son cousin, l’abbé Hugues de Saint-Germain-des-Prés, le lui donne aussitôt en fief (Histoire du Val-de-Marne, p.47). Le fait que plusieurs abbés prénommés Hugues se soient succédés à cette charge ne nous permet cependant pas de dater cette construction.

Le château

En arrivant de Paris, le visiteur quitte la route d’Orléans à la grange Ory, emprunte l’avenue Carnot, la rue Gallieni, puis une voie qui n’existe plus mais qui partait de la place Gambetta, à 45° entre la rue Guichard et l’avenue Cousin de Méricourt, là où se trouve aujourd’hui le marchand de journaux.

Le portail du domaine se dresse rue du Docteur Hénouille, à peu près devant la rampe d’accès du parking aérien. En entrant, on trouve sur la droite, à l’emplacement du supermarché, le château construit au milieu du 16e siècle par le cardinal de Tournon et agrandi dans les décennies suivantes par le cardinal de Bourbon. Cet édifice massif comportant un rez-de-chaussée et deux étages est fonctionnel et très peu décoré, les abbés et les hôtes de marque étant accueillis dans l’annexe appelée le Pavillon (voir plus bas).

Face au château, vers l’angle Hénouille / Cousté, se trouve la grande ferme comprenant greniers, écurie, étable, deux colombiers. En 1767, on y recense six chevaux, 18 vaches, un taureau, 1 âne et trois cents volatiles. Entre les deux, vers les numéros 23-27 de la rue Cousté, une chapelle et un muret ferment cette première cour. Au-delà débute le parc traversé par la Bièvre, qui s’étend au sud jusqu’à la rue du Moulin de Cachan et à l’est jusqu’à la rue Etienne Dolet.

Vers l’angle des rues Guichard et Dolet, on ressort du parc par un second portail encadré de deux tours. Il donne sur la rue Choplin où se trouve alors un chemin montant vers la fontaine Couverte. L’une des tours abritait une cuisine, un fournil, un four, une chambre et un grenier, l’autre étant une ancienne chapelle. On écrit parfois que les deux tours ont donné son nom à la rue de Tournelles. Nous ne partageons pas cet avis ; nous pensons plutôt qu’il s’agissait de la voie menant à flanc de coteau au fief des Tournelles, à l’Haÿ.

Le pavillon

Une autre enceinte plus petite se trouve entre le parc et la rue Camille Desmoulins : c’est celle du Pavillon, une résidence confortable agrémentée de parterres bien entretenus, d’étangs, devant laquelle coule un bras de la Bièvre. Le Pavillon lui-même, dont le porche donne rue Camille Desmoulins, à peu près au niveau de la Poste actuelle, est une curieuse tour octogonale à l’aménagement luxueux. C’est ici que sont accueillis les abbés et les princes qui séjournent régulièrement à Cachan.

« La résidence préférée des abbés de Saint-Germain »

Souvent de très haute naissance, les abbés germaniens ont l’habitude de se retirer dans leur domaine campagnard de Cachan, intervenant de diverses manières dans la vie de la vallée.

En 1562, Louis de Bourbon, Prince de Condé, a pris la tête de la révolte des seigneurs huguenots contre la couronne catholique. Il marche sur Paris, établit son campement à Arcueil et fait stationner dans le domaine des religieux de Cachan ses milliers de cavaliers, principalement allemands. Mais le royaume est parfois petit ; il se trouve que l’abbé de Saint-Germain-des-Près est son propre frère, le très catholique cardinal Charles II de Bourbon.

Un demi-siècle plus tard, c’est le fils unique du prince de Condé, le bâtard François de Bourbon-Conti, que les hasards de la succession ont fait maître des domaines de Saint-Germain. Et c’est à ce titre qu’il reçoit le roi à Cachan.

Cette visite célèbre se déroule le 17 juillet 1613. Les travaux de l’aqueduc Médicis sont en cours, et le jeune Louis XIII se rend à Rungis pour poser la première pierre du carré collecteur des eaux. Il s’arrête en chemin dans le domaine de Saint-Germain*. Il s’installe dans le Pavillon, tandis que dans le château, un banquet est dressé pour les quelque 80 seigneurs qui l’accompagnent.

* Il existe plusieurs narrations contradictoires de cet épisode, certains auteurs le situant dans le château des Arcs/Provigny ou dans la maison des Gardes à Arcueil ; la version selon laquelle le roi aurait été reçu au Pavillon de Cachan est néanmoins la plus documentée et la plus cohérente. Ce récit extrait du journal d’Héroard semble indiquer que le roi aurait en réalité été reçu successivement dans le château de Saint-Germain et dans celui de la veuve d’Huveau de Maisse, c'est-à-dire dans la maison des Gardes d’Arcueil : « A huit heures [le roi] entre en carrosse, va à Roungy-les sources de la fontaine […] de là à Cachan, où il a dîné en la maison de M. le prince de Conty ; monté à cheval, il va au parc, y court une biche, brosse hardiment, se jette en l'eau, bien avant ; la biche prise, il lui donne la vie, disant : «On la courra une autre fois.» Il va à Arcueil chez Monsieur de Maisse où il a soupé.»

Parmi les nombreux visiteurs de marque qui séjournent à Cachan, celui qui s’attache le plus au domaine est peut-être l’ancien roi de Pologne Casimir V, au début des années 1670. Contraint d’abdiquer en 1668, il s’est exilé en France. Le roi de France lui octroie la seigneurie de Saint-Germain-des-Près pour lui permettre de maintenir son niveau de vie. Mais Casimir ne se limite pas à percevoir les droits du domaine de Cachan. Il y réside régulièrement et intervient de diverses manières dans les affaires de l’exploitation.

Déclin et dispersion

Le domaine des moines est confisqué sous la Révolution, en 1791. Mais à l’instar des autres seigneuries de la vallée, il ne disparaît pas pour autant. Il est racheté au début du 19e siècle par le général Guyot, grand officier de Napoléon. Né en 1768, Claude-Etienne Guyot s’est illustré lors de la bataille de Wagram, a pris part à la campagne de Russie en 1811 comme général de division et a été promu comte d’Empire. Après Waterloo et la chute définitive de Napoléon en 1815, il se retire dans son domaine de Cachan où il s’occupe « d’agriculture et de l’éducation de ses enfants ». Il reprend brièvement du service à Toulouse suite à la révolution de 1830, jusqu’à sa retraite en 33. Il décède en 1837.

Commence alors, dix siècles après sa fondation, le morcellement progressif du domaine, qui dure jusqu’à la première guerre mondiale.

Les rues Cousté et Guichard sont ouvertes vers 1820. C’est à cette époque que les blanchisseries, exclues de Paris au 18e siècle et de Gentilly au 19e, s’installent en nombre en bord de Bièvre, à Arcueil mais surtout à Cachan. Par dizaines, elles s’implantent le long de la rue Cousté, en commençant par la partie la plus au nord. Elles couvrent vite l’ensemble de l’ancien domaine, employant des femmes et des enfants dans des conditions sociales et sanitaires déplorables. En 1900, L. Veyssière estime qu’elles sont 120 à Cachan. Certains de leurs bâtiments sont toujours visibles en 2012 le long la rue Cousté. L’aqueduc du Loing et Lunain est construit dans la seconde moitié du 19e siècle. Le sud du parc s’urbanise entre-guerre avec la création des rues Vigor, du Parc-de-Cachan, de l’avenue Georgeon et de l’église Sainte-Germaine.

Quant au « Pavillon », rue Camille Desmoulins, il a été détruit avec ses jardins en 1810. Le bâtiment cubique doté de deux colonnes qui permettait d’y accéder a subsisté jusqu’en 1970.

 

CS

Sources

- La vigne et le vin dans la vallée de la Bièvre au niveau des localités de Gentilly, d’Arcueil et de Cachan, A. Desguine, 1974

- Histoire du Val-de-Marne, ouvrage collectif sous la direction de A. Croix, 1987

- Biographie universelle ancienne et moderne, volume 18, Michaud, 1857

- Quartier du parc de Cachan, dossier d’inventaire, Xavier de Massary, 1997

- Arcueil et Cachan, L. Veyssière, 1947

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