La résidence des Irlandais

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Le quartier et la cité des Irlandais doivent leur nom au collège parisien qui y posséda durant deux cents ans, du 18e au 20e siècle, une belle demeure entourée d’un parc. La propriété semble cependant encore plus ancienne ; elle remonterait au moins au 17e siècle.

Remerciements à monsieur Touchet et au Centre Culturel Irlandais pour leurs précieuses contributions à cet article.

Un fief de Lardenay ?

Divers indices permettent de supposer qu’il y avait à l’origine, à cet endroit, un domaine ou un fief du nom de Lardenay. Robert Touchet rapporte en effet que ce lieu-dit est mentionné à Arcueil dès 1318 (Arcueil, rues d’hier et d’aujourd’hui, p.113). A partir des années 1640, les Sainctot (Jean-Baptiste, puis Nicolas-Sixte), détenteurs jusqu’au début du 18e siècle du futur domaine Laplace, adjoignent régulièrement à leur nom le titre de « sieurs de Lardenay », ce qui suppose bien qu’il ait été érigé en fief.

Sur le plus ancien plan de la ville que nous ayons pu consulter, celui dressé en 1688 pour le compte de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le domaine figure déjà dans la configuration que nous lui connaissons par la suite. On y lit une mention qui semble être « Clos de Monsieur Bruetier ».

Le parc, délimité par un mur d’enceinte, est situé entre la rue de la division Leclerc (qui s’appelle alors rue de Lardenay), l’avenue du Colonel Fabien et la rue A. Delaune. Il jouxte au sud la seigneurie d’Arcueil (futur domaine des Guise, aujourd’hui Cité Jardin) et à l’ouest le fief Montmort. Le portail d’entrée et la demeure elle-même se trouvent à l’angle Leclerc / Fabien. Cette même disposition sera visible sur tous les plans jusqu’au milieu du 20ème siècle.

La résidence des Lombards

A la fin du 17e ou plus probablement vers le milieu du 18e siècle, cette propriété de Lardenay est acquise par le Collège parisien des Lombards, rue des Carmes, où sont installés depuis 1677 des séminaristes et des étudiants Irlandais (voir plus bas l’article sur le collège Irlandais). Elle reste le plus souvent désignée au 18e siècle comme la « maison des Lombards ». C’est notamment le cas en 1757, lors de l’affaire de l’imprimerie clandestine (lire l’article qui lui est consacré). Les procès verbaux des perquisitions indiquent que la propriété appartient alors « à la dame Bouillon, tenue à Pâques par le principal du collège des Lombards ».

Le nom de l’abbé Pierre-François Lechanteux « de Lardenay » était gravé sur une pierre à l’emplacement de la demeure, accompagné du millésime 1766. Il s’agissait manifestement de l’acte de fondation de la maison de deux étages (informations fournies par M. Robert Touchet). L’abbé Lechanteux, docteur ès lois et aumônier du duc d’Orléans, était peut-être le supérieur ou l’intendant du Collège Lombard.

Notons aussi que deux ans plus tard, le 1er février 1768, Benoît Guersant de la Bernardière, commandant la prévôté de Bourg-la-Reine, signale que « M. le marquis de Sade a fait venir dans sa petite maison quatre filles qu’il a fustigées » (Information fournie par monsieur Touchet). En avril de la même année éclate l’affaire Rose Keller, qui vaudra au marquis quelques mois d’internement. Car Sade est voisin de la demeure des Lombards : la maison qu’il loue pour 800 livres se trouve à quelques mètres de l’entrée principale du domaine, dans l’actuelle « villa des Irlandais », sur un terrain dissocié un peu plus tôt du fief Montmort.

A cette période, plusieurs petites propriétés se trouvent donc à cet endroit, ce que confirme la carte dite « des Chasses » (ci-contre) et les nombreux actes de cession archivés au Centre Culturel Irlandais.

La résidence des Irlandais

L’adjectif Irlandais est plutôt utilisé à Arcueil à partir du 19ème siècle. Il est vrai que le collège Lombard originel, rue des Carmes à Paris, a donné naissance en 1775 à une annexe, le collège Irlandais, rue du Cheval vert, avant d’être confisqué sous la Révolution. A partir de 1795, le collège Lombard a disparu et il ne reste plus que le nouveau collège Irlandais.

Toutefois, nous savons par ailleurs que la propriété d’Arcueil a été « achetée en 1834 par l’administrateur Mac Sweeny [supérieur du Collège des Irlandais] au prix de 46.500 francs ». A qui l’achète-t-il, alors qu’elle appartenait déjà au Collège Lombard un siècle auparavant ? Avait-elle aussi été confisquée sous la Révolution ? Ou s’agit-il d’une transaction entre les deux établissements, séparés depuis 1775 ? De la réunion de plusieurs parcelles ? Il reste là une question qu’il faudra éclaircir.

Les événements de 1870-71 (guerre franco-prussienne puis Commune de Paris) laissent la propriété, comme le reste de la ville, en piteux état. Le devis adressé en février 1872 au supérieur Mac Namara évalue les réparations à 35.000 francs.

A cette époque, la « résidence secondaire » comporte deux étages, trois ailes, une chapelle principale, une basse-cour. Elle offre cinquante chambres aux jeunes séminaristes, auxquelles s’ajoutent celles plus vastes des professeurs, les appartements du supérieur et encore deux pavillons installés dans le parc. On trouve dans les jardins des vergers, des potagers, de petites chapelles secondaires, des terrains de sport. Les étudiants y viennent le jeudi, en fin de semaine ou durant les vacances.

Le plan ci-dessous, publié avec l’aimable autorisation du Centre Culturel Irlandais de Paris, présente la disposition des bâtiments et du parc début 1872. La demeure et le portail principal se trouvent à l’angle de la rue de la division Leclerc et de l’avenue du Colonel Fabien. A l’angle opposé, au nord-est, se trouve un second accès, au bout d’une allée bordée d’acacias qui s’ouvre depuis l’actuelle avenue Paul Vaillant-Couturier. C’est en bordure de ce petit portail que se trouve alors la fameuse tour des Irlandais, figurée ici par un cercle rouge plus épais.


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D’autres images et documents sont disponibles sur le site du Centre Culturel Irlandais de Paris.

Au début du 20e siècle, la propriété appartient toujours au Collège Irlandais. Le plan ci-contre, extrait de l’Etat des Communes de 1901, permet de la situer par rapport aux rues actuelles (La voie qui passe sur la droite est l’avenue Paul-Vaillant-Couturier). On note en particulier que le domaine n’occupe que la moitié sud-ouest de l’actuelle cité des Irlandais, entre les avenues du Colonel-Fabien et Vaillant-Couturier. Sur l’autre moitié se trouvent, au tournant du siècle, une carrière (la mare au fond est en bleu) et une briqueterie.

Il est souvent fait mention d’un terrain de sport dépendant de la propriété et situé à la Vache noire. Nous ignorons s’il s’agissait réellement d’un terrain extérieur à son parc. Il est possible que le terme de Vache noire ait simplement servi à désigner la ville d’Arcueil aux séminaristes parisiens.

Le domaine est définitivement vendu après la seconde guerre mondiale.

 

Annexes

Le Collège Irlandais de Paris

Le Collège des Lombards, installé rue des Carmes, a été fondé vers 1330 au sein de l’Université de Paris. Il était à l’origine destiné à des écoliers italiens défavorisés.

En 1677, Louis XIV y installe des séminaristes et des étudiants Irlandais. Ceux-ci sont alors nombreux à Paris, car depuis plus d’un siècle, ils ne peuvent plus se former dans leur pays du fait d’une politique britannique trop répressive envers les catholiques. Ils essaiment donc dans toute l’Europe. Rapidement, l’établissement de la rue des Carmes devient le point de ralliement des Irlandais de Paris.

En 1775, suite à une querelle financière entre étudiants et futurs prêtres, les étudiants déménagent rue du Cheval Vert, toujours dans le quartier Latin, tandis que les séminaristes demeurent au Collège des Lombards. Cet établissement originel est confisqué sous la Révolution, mais le nouveau Collège Irlandais, lui, subsiste après une courte réquisition.

En 1805, Napoléon y regroupe les collèges Irlandais, Anglais et Ecossais (d’où le nom de « maison des Ecossais » parfois attribué à la maison qu’il possède à Arcueil) et rebaptise « rue des Irlandais » l’ancienne rue du Cheval Vert. L’établissement se perpétue au 19e siècle et durant la première moitié du 20e siècle.

Son édifice très imposant, aujourd’hui réhabilité, est devenu en 2002 le Centre Culturel Irlandais de Paris.

Pour en savoir plus : www.centreculturelirlandais.com

 

L’affaire de l’imprimerie clandestine

Revenons en 1757. Dans la nuit du 7 au 8 février, renseignées par un informateur anonyme sur la présence de personnes suspectes que l’on suppose être des voleurs, les brigades de gendarmerie de Bourg-la-Reine et de Villejuif pénètrent dans la résidence arcueillaise du Collège Lombard. Aucune effraction n’est constatée, mais on découvre dans les locaux du papier, du matériel, des manuscrits, des ouvrages imprimés... Ceux que l’on a pris pour des intrus sont en réalité les ouvriers d’une imprimerie clandestine.

Quatre imprimeurs, ainsi que le jardinier et deux domestiques, sont interpellés ; matériel et documents sont saisis. Les premiers interrogatoires révèlent que l’imprimerie est dirigée par un certain abbé Bertand Capmartin de Chaupy, qui réside au château du Louvre, chez l’abbé de Saint-Cyr. Son arrestation est décidée. Mais informé à temps, l’intéressé parvient à faire brûler les manuscrits qui se trouvent dans son appartement parisien et à s’enfuir. Les gendarmes interrogent le supérieur du Collège Lombard qui nie toute implication ; il déclare simplement avoir loué la résidence à des « tapissiers » qui lui avaient été présentés par l’abbé Capmartin de Chaupy, et qui n’ont aucune relation avec les séminaristes Irlandais.

Que contiennent les ouvrages incriminés ? Dans l’ensemble, ils défendent le point de vue des ultra-catholiques alors opposés au Parlement. Parmi les « deux charretées » de livres imprimés et de manuscrits saisis se trouvent des écrits officiels du Pape et de l’archevêque de Paris, mais surtout des textes politiques anonymes, parfois très violents, qui représentent la tendance la plus conservatrice de l’église. Ils contestent en particulier le pouvoir du Parlement. Certains ouvrages jugent tous les parlementaires coupables de lèse-majesté et réclament leur exécution.

Les enquêteurs devinent la présence au-dessus de Capmartin de puissants protecteurs proches du dauphin ou de l’archevêque. Aucune personnalité d’envergure n’est condamnée, mais le Parlement prononce néanmoins diverses sanctions, dans un arrêt du 27 août. Le père Capmartin de Chaupy, toujours en fuite, est « atteint et convaincu d’avoir composé, fait distribuer et vendre pour son compte, des écrits tendant à troubler la tranquillité de l’Etat ». Il est condamné à « servir le Roi en ses galères pendant le temps et espace de neuf ans, préalablement flétri sur l’épaule dextre des trois lettres G.A.L. ».

Les quatre ouvriers de l’imprimerie sont bannis pour trois ans et doivent chacun acquitter une amende de trois livres. Trois autres personnes, qui ont fourni le papier, entreposé et distribué les livres, sont relâchées mais promises à des « punitions corporelles » en cas de récidive. Le supérieur du Collège Lombard, considéré comme ayant favorisé l’imprimerie clandestine, doit payer une amende de 300 livres. Les manuscrits et les imprimés sont mis au pilon, le matériel vendu. L’affaire a un certain retentissement à Paris. Dans les mois et années qui suivent, différents ouvrages illicites, extrémistes ou favorables à l’absolutisme royal, sont réputés provenir de l’imprimerie d’Arcueil.

Quant à Capmartin de Chaupy, il ne purge jamais sa peine : il est réfugié à Rome où il continue à publier. Revenu à Paris après la Révolution, il meurt vers 1797-1798, à presque 80 ans.

 

CS.

Sources :

- Arcueil, rues d’hier et d’aujourd’hui de Robert Touchet
- Site Internet et archives numériques du Centre Culturel Irlandais de Paris
- Nouvelles ecclésiastiques ou mémoires pour servir à l’histoire de la Constitution, Clément, 1759

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