La Bièvre

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Le nom de la Bièvre, du latin biber, évoquerait d’improbables castors ou, plus simplement, sa couleur brune. On la désigne aussi parfois comme le ruisseau des Gobelins ou de Gentilly. Des moulins brassent son eau depuis le moyen-âge et jusqu’à la fin du 19e siècle. Le plus ancien semble être celui dit de Cachan, à la limite de l’Haÿ, qui date peut-être du 11e ou du 12e siècle. Viennent ensuite, en descendant la rivière, celui de la Saussaye, vers l’actuelle rue Caron à Arcueil, puis celui de la Roche près de Gentilly (voir les moulins de la Bièvre). Les aménagements effectués pour ces moulins, ainsi que le "canal Henri IV" réalisé à partir de 1601, modifient sans doute le cours naturel de la rivière.

La Bièvre reste jusqu’au 18e siècle un cours d’eau agréable, que l’on canalise ici et là pour agrémenter les jardins, remplir les bassins artificiels des seigneurs d’Arcueil et des domaines de Saint-Germain-des-Prés à Cachan, et dont les nombreuses estampes rappellent l’attrait bucolique pour les parisiens. La baignade y est semble-t-il si prisée qu’une ordonnance de 1737 interdit la nudité prolongée sur ses rives et commande « l’éloignement des bains pour hommes et des bains pour femmes » !

Madame de Maintenon apprécie au 17e siècle ses écrevisses, sans doute ramassées, il est vrai, plus près de sa source de Guyancourt et de Versailles que des faubourgs du sud de Paris. Mais la pêche se pratique bel et bien sur tout son cours ; pêche au goujon, à l’ablette ou au petit mulet. Ainsi, un seigneur de l’Haÿ en 1668, puis une « Dame de Gentilly » en 1774 font-ils valoir leur droit de pêche exclusif dans leur seigneurie, ce qui prouve l’intérêt pour eux de cette activité (Lire à ce sujet La Bièvre de Buc… à Paris, une promenade autrefois de Florence Pizzorni-Itie). A Fresnes, les grenouilles de la Bièvre et des mares voisines sont devenues une spécialité culinaire locale, et sont les mascottes d'une fête qui existe toujours. Victor Hugo évoque également les grenouilles que l’on pêche à Arcueil.

Mais les industries que la croissance de Paris repousse en banlieue, et qui s’implantent le long du ruisseau à partir de la fin du Moyen âge, vont bientôt la polluer irrémédiablement.

Ce sont d'abord les tueries, tanneries, mégisseries (tanneries spécialisées dans le cuir fin de mouton ou de chèvre), teintureries et corroieries, activités très polluantes et essentiellement masculines. Chassées du Pont-Neuf par un édit de 1577, puis du centre de Paris en 1673 (en 1702 pour les mégisseries), elles se déplacent, pour certaines, en bordure de Bièvre où elles déploient leurs cuves malodorantes et leurs séchoirs sur claies de bois.

D’autres industries se multiplient dans la vallée qui emploient, elles, les femmes : ce sont les blanchisseries, qui traitent le linge de la capitale et qu’une ordonnance de 1732, interdisant aux parisiens le rejet d’eau sale au-dessus des manufactures royales des Gobelins, repousse aussi en amont vers la banlieue. A partir de 1847, elles sont également interdites à Gentilly et se concentrent donc à Arcueil-Cachan. Et lorsque l’eau de la Bièvre sera devenue trop polluée pour le linge, elles utiliseront l’eau des puits, qu’elles déverseront, souillée, dans la rivière.

A partir du milieu du 19e siècle, ces activités deviennent prépondérantes à Arcueil-Cachan. La vie de la commune s’organise autour des tanneries, teintureries et blanchisseries qui occupent à Cachan les rues Cousté et Guichard (la rue commerçante piétonne donnant sur l’hôtel de ville) et à Arcueil la rue Cauchy. Leurs nombreux employés y travaillent dans des conditions souvent déplorables. En 1878, les 65 blanchisseries d'Arcueil-Cachan emploient 112 enfants. En 1884, l'un d'eux, qui a 14 ans, a les doigts broyés par un engrenage dans une teinturerie d’Arcueil-Cachan. Il meurt des suites de cette blessure. Son employeur est condamné à une amende de 300 francs... En 1900, L.L.Veyssière dénombrera 30 blanchisseries à Arcueil et 120 à Cachan, principalement sur les rues Camille Desmoulins et Cousté.

Peu à peu, ces industries qui de Jouy-en-Josas (teinturerie de la toile dite de Jouy) à Gentilly rejettent leurs eaux usées dans le ruisseau le rendent totalement insalubre aux portes de Paris.

« Un égout ». Le verdict du baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, est cinglant mais reflète l'avis général. En 1864, Zola la décrit comme ignoble ; en 1875, c'est Balzac qui la dit puante. La Bièvre est sale, malodorante et présente des risques sanitaires pour ses riverains. Le grand chantier haussmannien d'assainissement de Paris passe donc par son ensevelissement.

Dans la seconde moitié du 19e siècle, différentes expériences visant à la sauver sont cependant conduites. On tente de la nettoyer en augmentant son débit : on creuse des puits artésiens dont l'eau se déverse dans la rivière, et on augmente également le déversement depuis le lac de Saint-Quentin. En 1878, on crée un égout -un vrai- le long de la Bièvre, au niveau de la rue François Vincent Raspail, pour capter les eaux usées d'Arcueil-Cachan. Mais ces mesures s'avèrent insuffisantes. C'est fini. La Bièvre sera couverte.

A paris, sa couverture débute vers 1878 et s’achève en 1907. A Arcueil-Cachan, elle commence en 1901 entre la rue Guichard, à Cachan, et la rue de Lardennay à Arcueil. Une voie nouvelle est créée sur son parcours, qui s'appellera rue Cousin de Méricourt à Cachan et rue de la Convention à Arcueil. En 1902, madame de Provigny ayant offert le terrain nécessaire, on comble le bras mort qui traverse l'ancien domaine des Arcs. En 1910, on couvre la portion située en amont du moulin de Cachan et on canalise celle qui se trouve entre le moulin et la rue Guichard. La partie située en aval de la rue de Lardennay est canalisée en 1913. Cet ensevelissement progressif se poursuit dans les années suivantes.

La dernière portion coulant à l'air libre, rue François Vincent Raspail, à la limite de Gentilly, est couverte dans les années 1950 durant les travaux de l'autoroute A6. Parfois, comme le long de l’avenue de la division Leclerc, devant l’entrée du cimetière, une promenade matérialise son parcours, mais elle est le plus souvent invisible.

La ville d'Arcueil et la communauté d'agglomération du Val-de-Bièvre travaillent aujourd'hui à son assainissement, qui doit permettre sa réouverture au niveau du nouveau parc du Côteau (limite de Gentilly). Une portion située à Fresnes a déjà été ouverte il y a quelques années.

Rivière vive, rivières mortes

Il n’existe pas un lit mais des lits de la Bièvre. Ce tracé insaisissable, qui diffère d’une carte à l’autre, n’est pas seulement dû à l’imprécision des plans anciens : le fond de la vallée est en réalité une zone marécageuse formée de ruisselets qui s’écartent, se rejoignent, se longent, et dont les inondations occasionnelles modifient le parcours.

Car des crues parfois dévastatrices se produisent : quelques-unes sont souvent citées, comme celle de mai 1526, celle d’avril 1579, dite déluge de Saint-Marcel, celle de 1665 qui noie cinquante personnes (sur l'ensemble du cours, très probablement) ou celle de 1740 due au reflux des eaux de la Seine. Mais en réalité, elles ont toujours existé. Encore récemment, la Bièvre déborde lors de la grande inondation parisienne de 1910, et jusqu’en 1931 et 1932 à Cachan. L’eau, en se résorbant, laisse de nouveaux ruisseaux, des mares, des marais.

A ces transformations naturelles s’ajoutent les aménagements humains. Les premiers remontent peut-être à l’antiquité, mais ils sont certains depuis le 11e-12e siècle, lors de la construction des moulins. Depuis cette époque, les meuniers curent, endiguent et entretiennent leur outil de travail pour garantir son débit.

Ils créent des biefs, des dérivations artificielles de moindre pente que le cours principal et qui, en le rejoignant, forment de petites chutes d’eau actionnant les roues des moulins. Ailleurs sur la Bièvre, et en particulier à Paris, cet usage a parfois laissé plusieurs lits parallèles à l’antériorité incertaine. (Le terme de bief est très à propos s’agissant de la Bièvre, les deux mots partageant une même origine. Le bief est une technique qui tient son nom du castor, biber, dont elle s’inspire).

Depuis longtemps, la Bièvre est donc aménagée, son cours redessiné. Les industries qui s’implantent sur ses rives à la fin du Moyen âge vont réclamer des transformations encore plus importantes.



Au milieu du 15e siècle, Jehan Gobelin effectuait déjà des teintures dans un moulin du faubourg Saint-Marcel, que l’on appelle bientôt moulin des Gobelins. Sa famille perpétue la tradition durant un siècle et demi, et en 1601, sous le règne d’Henri IV, est inaugurée la tapisserie dite « manufacture royale des Gobelins ». Comme les tanneries et blanchisseries voisines, cette manufacture a besoin d’un débit plus soutenu. La canalisation de la Bièvre, en amont, entre Arcueil-Cachan et le bas de la rue Mouffetard, débute donc la même année.

Ce « canal Henri IV » contemporain de l’aqueduc Médicis n’est pas un canal de pierre mais un cours approfondi, élargi, qui longe le versant Est de la vallée. Empruntant souvent un ancien bras naturel, il est à certains endroits entièrement artificiel. On l’appelle Bièvre vive, ou parfois Grand bras, Bief vif, rigole des Gobelins. Plus tard, les aménagements successifs auront pour effet de remonter légèrement son cours au-dessus du fond de la vallée.

Les bras qui n’y sont pas inclus, sur la gauche de la vallée, prennent le nom de rivière morte ou de fausse rivière. L’eau y est plus stagnante, ils sont plus sales, mais certaines industries l’exploiteront malgré tout jusqu’au 19e siècle. Au niveau de l’avenue François-Vincent Raspail, près de Gentilly, on appelle « prairie d’Arcueil » la zone de prés inondables, de mares et de marais situés entre la Bièvre vive et la rivière morte.

En 1840, deux bras morts existent encore à Arcueil. Le premier arrive de Cachan et rejoint peut-être la rivière vive vers la rue Caron. Il sera comblé en 1902. Le second débute rue de Lardenay et se termine en aval du moulin de la Roche, au centre de Gentilly. Il est comblé en 1878 et la prairie est remblayée peu après.
L.L. Veyssière mentionne la présence jusqu’en 1885 d’un « canal » ou d’un « bassin » dans le bas l’ancien parc Montmort, peut-être vers l’angle de l’avenue F.V. Raspail et de la rue Cauchy.

A la fin du 19e siècle, seule subsiste la Bièvre vive, celle que nous connaissons aujourd’hui.

CS.

Commentaires

nous avons adoré votre site grâce à vous nous allons surement avoir une bonne note!!! :)

Ma famille paternelle a habité Arcueil depuis plusieurs générations, une des dernières fermes vers la Bièvre, merci à vous pour ce petit saut dans le passé, merci pour l'énorme travail de recherche de plus la rédaction est agréable à lire. Petite anécdote que vous pourrez peut être caser quelque-part (ou pas) car vous n'en aurez probblement aucune trace écrite. Mon père me racontait que lorsqu'il était enfant il y avait encore quelques rares chevaux, les enfants avaient pris en affection une jument percheronne répondant au nom de "Nénette", qui dévalait l'avenue Laplace avec les enfants sur son dos, riant aux éclats. Ca m'est revenu en lisant vos pages. Cordialement,

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