L'étonnant monsieur S.

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C’est un homme étrange, que l’on croise dans les rues d’Arcueil-Cachan. Son élégance parisienne contraste avec la population ouvrière de la rue Cauchy. Il porte un chapeau melon, un parapluie, une barbichette, des lorgnons, un faux col. Il apparaît à la plupart des gens comme un homme du monde, même si certains ont remarqué que son costume ne changeait guère et que parfois, il ne portait pas de chemise sous son veston. On le voit qui rentre au petit matin, fredonnant une valse en suivant le cours de la Bièvre. On dit qu’à Paris, il se produit dans les cabarets les plus en vue. Mais personne ne peut le confirmer. Car depuis son arrivée, il y a deux ans, il n’a encore parlé à personne. Nous sommes en 1900.

Erik Satie est né à Honfleur en 1866, d’un père normand et d’une mère écossaise qui décède alors qu’il n’a que 7 ans. Elevé dans l’anglicanisme, puis dans le catholicisme, il entre au conservatoire à l’âge de 13 ans. Il en est renvoyé au bout de deux ans et demi. Son passage dans l’armée, vers 1886, est encore plus bref.

En 1887, Erik Satie arrive à Montmartre et s’intègre au milieu artistique parisien, tout d’abord comme pianiste au cabaret du Chat noir. Vers 1886, il a déjà composé ses premières « Ogives », mais ce sont ses « Gymnopédies » (1888) et ses « Gnossiennes » (1890) qui le rendent célèbre. En plus de ses œuvres majeures, il compose tout un répertoire de cabaret, en particulier pour la chanteuse Paulette Darty. Il mène alors une vie bohème et excentrique, mêlant sympathies anarchistes et penchants mystiques : il adhère en 1891 à l’ordre kabbalistique de la Rose Croix fondé trois ans plus tôt et tente même, en 1895, de créer son propre ordre ésotérique. Sans succès ; il en reste le seul membre. En presque quarante ans de carrière artistique dans les milieux d’avant-garde, Erik Satie composera de nombreuses œuvres qui influenceront profondément les créateurs de la génération suivante. Il fréquentera Verlaine, Mallarmé, Bruant, Debussy, Ravel, Man Ray, Breton, Cocteau, Picasso…

Pourquoi s’installe-t-il en 1898 à Arcueil-Cachan ? Peut-être est-ce une forme de pied-de-nez à la bonne société, mais on considère le plus souvent qu’il s’agit simplement d’un choix économique. A 32 ans, Satie et pauvre et n’a plus les moyens de vivre à Montmartre. Le studio qu’il choisit, au 22 (aujourd’hui 34) de la rue Cauchy, dans la maison dite « Aux quatre cheminées », en référence à l'enseigne d'une boutique qui se trouvait au rez-de-chaussée, était précédemment occupé par le clochard fantasque Bibi-la-Purée (voir plus bas). Il ne comporte ni eau, ni éclairage.

Mais Satie n’ose pas avouer où il vit à ses amis parisiens, pour qui les faubourgs populaires sont un territoire redoutable livré aux miséreux et aux « apaches ». Durant 27 ans, il va donc maintenir une séparation complète entre ses deux vies. Le soir, « Esotérik » Satie se produit dans les cabarets, régale son auditoire de calembours et monte des spectacles innovants et provocateurs avec Cocteau et Picasso. Puis au petit matin, il redevient cet « inconnu » silencieux qui commande un œuf à la coque dans un café d’Arcueil-Cachan, faute de pouvoir s’offrir un repas complet. Il n’invite jamais personne. Lorsque ses proches, à Montmartre, s’inquiètent pour sa sécurité dans cette effrayante banlieue, il tourne leurs craintes en dérision, comme il le fait toujours de toute chose. Et si l’un d’eux propose de le raccompagner, il feint de manquer son train, ou prétexte une affaire urgente.

Durant ses premières années de vie arcueillaise, Satie reste très distant avec les habitants du quartier. Il ne leur adresse pas la parole, et ses correspondances témoignent d’un regard cynique, voire méprisant, sur les gens qui l’entourent. « Doux, minable et gigantesque ! » écrit-il avec ironie en 1899.

Il va pourtant changer, apprendre à les respecter, et peu à peu, s’intégrer. Vers 1905, il entre en relation avec Louis Veyssière et les militants socialistes de la ville. « Il paraissait peu enclin à la conversation, raconte L.Veyssière, ainsi voyageant dans le même compartiment nous ne nous étions jamais adressé la parole, mais un soir il s’est mêlé à la discussion sur le trottoir et il est parti en charges mi-sérieuses, mi-humoristiques contre les curés, les “vobiscurés” et contre les officiers, les “officenseurs” ».

Satie, qui a été anarchiste dans sa jeunesse avant de se désintéresser de la politique au tournant du siècle, se rapproche des idées socialistes en même temps que des militants locaux. Il s’implique dans la vie sociale. Il fonde avec L.Veyssière les Amis du vieil Arcueil, première société historique de la ville, à laquelle nous devons diverses recherches. Il tient avec humour la rubrique des associations dans le journal socialiste l’Avenir d’Arcueil-Cachan, dont le directeur, Alexandre Templier, deviendra maire (radical-socialiste) d'Arcueil en 1923 après la séparation des deux communes. Il fonde même une association pour les habitants d’Arcueil-Cachan qui partagent ses origines normandes…

Mais son principal engagement sera pour les enfants. Il participe à la fondation du patronage laïque, qu’il anime chaque jeudi et chaque dimanche à partir de 1908. Il y crée différents ateliers, souvent en rapport avec la musique, dont un cours de solfège. Il organise des spectacles caritatifs pour le compte du patronage, quand il ne finance pas lui-même certaines sorties avec ses piètres revenus. Il est à la foi gentil et timide avec les enfants, qu’il vouvoie toujours. Ses fréquentes démissions du patronnage, qu'il argumente par des commentaires et des courriers outrés, témoignent de son caractère mais sont invariablement suivies d'un engagement renouvelé. Son investissement auprès des jeunes est récompensé par des palmes académiques, puis par une nomination à la présidence du comité des Pupilles Artistes. 

Satie s’engage également dans la vie politique. Proche des socialistes depuis 1905, il adhère à la SFIO en 1914, après l’assassinat de Jaurès, et figure sur la liste qui remporte les municipales de 1919. En 1920 a lieu le congrès de Tours, qui voit la séparation des socialistes et des communistes. A Arcueil, la municipalité Roure, jusque-là SFIO, choisit l'option communiste et demeure en fonction jusqu'à sa dissolution lors de la séparation d'Arcueil et de Cachan, en 1923. Erik Satie fait aussi partie de ceux qui adhèrent à la IIIe Internationale et forment le parti communiste. Il a été écrit --et nous l'avions rapporté sur ce site-- qu'il était le premier arcueillais à avoir choisi le parti communiste. Les souvenirs de L.L.Veyssière, publiés en 2014 par sa petite fille Annette Le Bonhomme au sein des Ateliers du Val-de-Bièvre, contredisent néanmoins cette version et relativisent l'engagement politique de Satie. Ils montrent un homme qui arrive en retard aux réunions de section, repart avant la fin, n'y prend pas la parole et y affiche cet humour détaché qu'on lui connait par ailleurs.

En ce début des années 20, Erik Satie n’a plus rien de commun avec le personnage hautain et moqueur arrivé en 1898. C’est désormais une figure locale, bien intégrée et très impliquée dans la vie de la commune. A la même époque, dans les cafés parisiens, on ne parle que de ses disputes et réconciliations avec Cocteau.

Il meurt début juillet 1925. Ses amis prennent alors conscience du grand dénuement dans lequel il a vécu. Son studio de la maison aux quatre cheminées est presque vide. On y trouve une collection de parapluies, plusieurs costumes identiques, un vieux piano désaccordé aux pédales rafistolées, contenant des lettres qu’il n’a pas décachetées.

Artistes parisiens et camarades communistes d’Arcueil se rencontrent pour la première fois à l’occasion de son enterrement, dans la 12e section du cimetière d’Arcueil. Mais l’année suivante, les premiers montent un spectacle aux Champs-Elysées, un hommage auquel est convié le tout-Paris mais aucun Arcueillais. Les seconds répliquent en organisant un concert et une cérémonie populaire, durant laquelle une plaque est apposée sur la maison aux Quatre cheminées.

D'autres plaques sont apposées ultérieurement. Une rue et un parc du quartier des Irlandais, ainsi que le centre culturel communal, portent aujourd’hui son nom.

CS

Bibi-la-Purée

S’il n’est pas aussi illustre que le bon maître, le locataire qui précéda Erik Satie dans le studio de la maison dite Aux quatre cheminées n’est pas tout à fait un anonyme. Bibi-la-Purée, de son vrai nom André-Joseph Salis de Saglia, était lui aussi une figure de Montmartre et du quartier Latin, quelques années avant Satie, dans les années 1880-1900. Il est d'ailleurs fort probable qu'ils se soient connus là-bas avant que Satie ne reprenne le bail de Bibi à Arcueil.

Le sobriquet de « Purée », qui évoque à l’époque familièrement l’absinthe lorsqu’elle est troublée par quelques gouttes d’eau, donne un aperçu du personnage de ce clochard extravagant qui, comme Satie, cultive le non-sens. On le rencontre habituellement à l’auberge du Clou, rue des Martyrs, où il fume des cigarettes éteintes en prenant son café, mais jamais d’alcool. Ses excentricités font rire les passants. Elles le rendent vite célèbre auprès du milieu artistique parisien, qui fait de lui une sorte de mascotte : il sera photographié, représenté par Picasso et par Steinlen, raconté par Verlaine, et deviendra en 1925, plus de vingt ans après sa mort, le héros d’un film de Maurice Champreux.

Aux policiers qui, lors de ses fréquents séjours au poste, l’interrogent sur sa profession, il exhibe la boite de cirage et la brosse qu’il a toujours dans la poche et prétend être cireur de soulier. Une plaisanterie de plus, car s’il est juste qu’il exerce cette activité, il le fait à titre bénévole, et uniquement auprès de Verlaine ; de sorte que l’on peut se demander si cette réponse ne s’entend pas au sens figuré. Aux autres, il se dit le plus souvent rentier ou millionnaire, alors qu’il ne bénéficie en réalité que de 400 francs par an, dépensés en quelques jours. On le voit parfois coursier, porteur de billets doux, voleur de parapluies, mendiant simulant une infirmité, vendeur de lacets ou encore de fleurs fanées.

« Bibi s’accrocha aux pas d’un Verlaine très diminué par la fréquentation assidue de la sournoise fée verte », écrit Annette Le Bonhomme*. Fasciné par le poète, il s’arrange en effet pour toujours se trouver sur son chemin et lui offrir ses services. Il le rencontre une première fois en 1870 et comme lui, décide de s’engager contre les Prussiens (On sait que Verlaine, bien qu'appartenant au bataillon qui défendait Cachan, ne prit pas part à cette bataille). Leurs routes se croisent à nouveau en 1886 quand ayant repéré Verlaine à la terrasse d’un café, Bibi se précipite pour recoudre un accroc à son manteau. Le poète lui offre un verre. A partir de ce jour, Bibi ne lâche plus Verlaine. Il lui voue un véritable culte. Se présentant comme son secrétaire, il accomplit pour lui toutes sortes de tâches ingrates, l’aidant à marcher ou le soulevant de son lit quand la maladie ou l’absinthe le rendent invalide.

Bibi-la-Purée cède son studio à Erik Satie en 1898. Son décès, en 1903, donne lieu à une nécrologie dans la Revue Universelle : « Célèbre, [Bibi] ne l’était guère que sur la route qui mène de Montmartre au quartier latin, mais il jouissait là d’une incontestable popularité que lui avaient valu ses allures d’excessive bohême, son masque grimaçant et les accoutrements dont il couvrait avec une fantaisie outrancière son pauvre corps étique. [...], perdu dans d’invraisemblables redingotes, on le voyait trainer devant les cafés et les bars ses souliers éculés que recouvraient, suivant une mode à laquelle Bibi est resté fidèle, de sordides guêtres blanches; ainsi accoutré il vendait des cartes postales, cirait les bottes et portait les billets doux. »

CS
*Sources :
Bibi-la-purée, Annette Le Bonhomme, Chroniques du Val-de-Bièvre n°81, hiver 2014
Bibi-la-purée, Jules Dépaquit, La Vache enragée N° 91, novembre 1922
Revue universelle, sous la direction de Georges Moreau, 1903

 

Epoque: 

Commentaires

il y avait, dans les années cinquante, un cinéma de quartier, mais c'était le seul à arcueil,rue Emile Raspail,en face de cette maison,un peu avant le bar que l'on aperçoit à droite. Il s'appelait Le Rex, et on y voyait tous les dimanches nanars et péplums.

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